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Les émergents émergeront-ils un jour ? (Note)

Utilité de l’article : Endettement du secteur privé, menace d’une brusque remontée des taux d’intérêt américains, vulnérabilité en cas d’escalade protectionniste, risques politiques… Les risques associés aux économies émergentes inquiètent aujourd’hui les marchés, fragilisant la croissance de leur PIB. Pourtant, au début des années 2000, les émergents ont vu leur PIB croître plus rapidement que celui des pays développés, avec un différentiel de 4 % à 5 %. Ces pays alternent les périodes fastes durant lesquelles ils suscitent l’optimisme, et celles, comme actuellement, où ils éveillent l’inquiétude.

 

Résumé :

  • Certains pays se retrouvent bloqués dans une phase de développement : leur PIB par tête stagne, et ne converge donc pas vers celui des pays développés ;
  • Ce phénomène appelé « middle-income trap » concerne deux régions du monde en particulier : l’Amérique latine et la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord). A l’inverse, certains pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est tels que la Corée du Sud, le Japon ou Singapour ont connu des niveaux de croissance importants sur une longue période, devenant ainsi des pays développés.
  • Pour dépasser ce piège, les pays concernés doivent adopter un nouveau modèle économique qui mette l’accent sur la consommation domestique, et surtout sur la croissance de la productivité : les politiques encourageant l’éducation ou encore l’innovation deviennent donc primordiales pour ces économies.

 

Depuis la crise de 2008, l’économie mondiale connaît un rythme de croissance tendanciellement plus faible que durant les années précédant ce choc (de l’ordre de 2 %). Cela pourrait laisser supposer qu’une période de ralentissement de long terme est possible. Empiriquement, les données de PIB par tête montrent que tous les pays ne convergent pas en termes de croissance. On distingue trois types d’évolution : les pays qui convergent vers le niveau de revenus par tête des Etats-Unis (de l’ordre de 60 000 USD courants en 2017)[1], qui fait office de niveau de référence ; ceux qui croissent à un niveau équivalent à celui des Etats-Unis ; et enfin il y a un groupe de pays pour lesquels il existe une divergence : l’écart de richesse tend à s’accroître avec celui du niveau de référence.

Des recherches ont mené à l’idée que, pour passer d’une tranche de revenus à une autre, des réformes structurelles sont nécessaires afin de maintenir élevée la croissance du revenu par tête. Empiriquement cependant, de nombreux pays semblent échouer dans ce processus de convergence. Ce résultat sous-entend l’existence de ce qui est appelée la « middle-income trap » (ou « trappe à revenus intermédiaires »). La notion de middle-income trap correspond à un niveau seuil de revenus par tête à partir duquel les pays qui l’ont atteint seraient bloqués dans un piège, qui les empêche de croître davantage. Les émergents seraient-ils donc condamnés à rester des pays d’avenir qui le resteront longtemps, comme le disait déjà Georges Clemenceau en son temps à propos du Brésil ? Pas nécessairement : une politique cohérente sur le long terme peut y remédier.

 

Le concept de middle-income trap

Le terme de midddle-income trap a été utilisé pour la première fois par Homi Kharas et Harinder Kohli en 2007. La définition de ce phénomène ne fait pas consensus : deux visions peuvent être perçues. La première définit la middle-income trap en termes absolus : selon cette définition, un pays est dans ce piège s’il reste suffisamment longtemps dans les niveaux de PIB/tête des pays à revenus intermédiaires[2]. Felipe et al. (2012) définissent deux sous-catégories au sein des pays à revenus intermédiaires. Les pays restant plus de 42 ans au total au sein de ces sous-catégories sont considérés comme pris au piège. La middle-income trap est vue comme une durée, un pays qui met « trop » longtemps à passer dans la catégorie des pays à hauts revenus est ainsi piégé.

Une autre vision, utilisée notamment par Justin Yifu Lin et David Rosenblatt (2012), définit la middle-income trap en termes relatifs cette fois. Un pays est dit pris au piège si son niveau de croissance de PIB/tête stagne durant une longue période par rapport à celui d’un pays de référence (le plus souvent, les Etats-Unis).

 

Les mécanismes qui entrent en jeu

Dans un premier temps, la plupart des pays à bas revenus qui ont réussi leur transition pour devenir des pays à revenus intermédiaires l’ont fait grâce à un changement de leur modèle économique. Ils ont pu passer d’un modèle essentiellement basé sur le secteur de l’agriculture (secteur à l’origine d’activités à faible valeur ajoutée) à un modèle fondé sur davantage de diversification grâce à l’industrialisation, plus productif. Une part importante des gains se base ainsi sur les exportations de biens. Les pays profitent d’un avantage relatif aux autres économies en ce qui concerne le coût de leurs mains d’œuvre, beaucoup plus faible que celle des pays développés.

Mais ce modèle n’est pas viable à trop long terme (c’est-à-dire au minimum une quinzaine d’années et jusqu’à plusieurs dizaines d’années, en fonction des études). Avec l’enrichissement de ces pays, les pressions salariales à la hausse rendent l’avantage en termes de compétitivité-prix moins favorable, puisque le coût du travail augmente. Sans changement de modèle économique, ou sans montée en gamme des produits exportés, les exportations risquent de diminuer. Le commerce ne permet plus aux pays de maintenir des taux de croissance élevés. Après avoir connu une période de croissance forte leur permettant de passer d’un niveau de bas revenus à un niveau de revenus intermédiaires, les pays doivent désormais adopter un nouveau modèle, qui mette davantage l’accent sur l’amélioration de leur compétitivité-prix et hors prix et le renforcement de la demande intérieure. Il leur sera ainsi possible de retrouver le chemin de la croissance via le développement de secteurs à plus haute valeur ajoutée et l’émergence d’une classe moyenne, à la propension marginale à consommer de plus en plus élevée. Ce changement important dans le modèle de croissance requiert une cohérence dans le temps des politiques économiques.

 

Amérique latine et MENA versus Asie de l’Est et du Sud-Est

Au cours du siècle dernier, l’économie mondiale a été largement dominée par un petit nombre de pays industrialisés (Etats-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Japon). La part du PIB des sept économies les plus développées dans le PIB mondial a oscillé entre 45 et 50 % du PIB mondial au cours du 20ème siècle (Figure 1). Cependant, à partir du milieu du siècle, cette part a progressivement diminué.

Figure 1 : Part du PIB du G7 dans le PIB mondial, en pourcentage

Source : Lin and Rosenblatt, 2012

Mais c’est surtout lors de la première décennie du 21ème siècle que la part des économies émergentes dans le PIB mondial a cru rapidement, et réduit l’écart avec les pays développés. Cette baisse rapide de la prédominance des pays les plus industrialisés s’explique surtout par la croissance forte des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) qui représentaient à eux-seuls environ 40 % de la population mondiale en 2011. Tous ces éléments témoignent d’un effet de rattrapage global vers les niveaux de revenus des pays les plus développés.

Pourtant, entre 1960 et 2008, seuls 13 pays[3] sont passés de revenus intermédiaires à hauts revenus (Figure 2) sur les 101 que comptait cette tranche de revenus.

Figure 2 : Pays ayant échappés à la middle-income trap

Source : China 2030 Building a Modern, Harmonious, and Creative Society, The World Bank.

 

Des dynamiques régionales ressortent de cette observation générale. Parmi les quelques pays ayant réussi à devenir des pays à hauts revenus et à le rester, six sont localisés en Asie de l’Est et du Sud-Est[4], suggérant qu’un facteur régional ait pu bénéficier à l’ensemble de ces économies. A l’inverse, l’Amérique latine et la région MENA[5] sont deux régions dans lesquelles le PIB/tête a stagné (Figure 3).

Figure 3 : PIB par tête en 1950 et 2009 (en pourcentage du PIB par tête des US)

Source A. Jankowska, A. Nagengast  et J. R. Perea, 2012

 

Comment échapper à la middle-income trap ?

Comment expliquer des trajectoires de croissance si différentes pour des pays partant d’un niveau de revenus environ équivalent ? La littérature économique portant sur la middle-income trap s’accorde sur le fait que la productivité[6] joue un rôle majeur dans la survenue ou non de ce piège. En effet, outre le nécessaire recentrage sur la consommation domestique évoqué précédemment, c’est bien la composante de la productivité qui explique la plus grande partie de la réussite des « évadés » (Figure 4). A l’inverse, elle a contribué négativement à la croissance des pays d’Amérique latine. Barry Eichengreen et al. (2013) montrent que 85 % de la réduction du taux de croissance du PIB/tête est liée à la baisse de la productivité. Car en effet, une fois atteint le palier des revenus intermédiaires, ce n’est pas d’un manque de stock d’investissement dont pâtissent les pays (beaucoup de ceux-ci, notamment le Brésil et la Malaisie, ont déjà atteint un degré d’industrialisation élevé), c’est bien un manque de productivité qui leur fait défaut.

Figure 4 : Contribution à la croissance, régions d’Amérique latine et d’Asie

Source : Shekhar Aiyar, Romain Duval, Damien Puy, Yiqun Wu, et Longmei Zhang (2013)

 

Quels sont les leviers pour y remédier ? Outre le progrès technique, il existe trois déterminants de la croissance de la productivité selon Pierre-Richard Agénor et Otaviano Canuto (2012) : le capital humain, l’accès aux infrastructures publiques (voies de transports, de télécommunications) et les externalités positives issues du réseau de connaissances déjà présent au sein de l’économie.

L’ancrage de ces déterminants dans une économie nécessite des réformes structurelles. Le pays doit disposer d’un système éducatif performant et accessible au plus grand nombre, et ce y compris pour ce qui est de l’enseignement supérieur. Pour inciter à l’innovation, il faut des investissements massifs visant à développer de nouveaux secteurs à plus haute valeur ajoutée : politiques encourageant l’entreprenariat, garantie du respect des droits à la propriété, etc. De même, la mise en place d’infrastructures performantes à l’échelle nationale demande de lourds investissements. Mais ces infrastructures sont essentielles, parce qu’elles permettent de réduire les coûts de transaction liées au transport, et parce qu’elles facilitent la circulation de l’information, et donc des connaissances. Des réformes sur le marché du travail sont également primordiales : les rigidités sur ce marché peuvent décourager l’embauche dans les secteurs les plus innovants.  Enfin, améliorer la gouvernance est un élément majeur sur cette problématique de productivité. Dans des pays où la corruption est endémique, l’allocation des ressources est répartie de manière particulièrement inefficace. Elle crée des distorsions salariales et désincite les individus à donner le meilleur de leurs capacités, puisque leurs salaires sont totalement déconnectés de leur niveau de productivité.

 

Conclusion

La middle-income trap n’est pas un simple ralentissement de la croissance : elle s’inscrit dans le long terme et impose la transition vers un nouveau modèle économique. Elle témoigne de la nécessité d’une bonne gouvernance pour assurer la cohérence dans le temps des politiques économiques mises en place. Un défi de taille pour des pays dont les institutions sont bien souvent gangrénées par la corruption, et qui vient s’ajouter aux autres défis auxquels ils doivent faire face : automatisation croissante du travail, retour en force de la doctrine protectionniste, lutte contre les aléas climatiques… La middle-income trap n’a pas fini de faire parler d’elle.

 

 

 

Bibliographie

Felipe, Jesus and Abdon, Arnelyn and Kumar, Utsav, Tracking The Middle-Income Trap: What Is It, Who Is In It, And Why? (April 2012). Levy Economics Institute Workin Paper.

Justin Yifu Lin & David Rosenblatt, 2012. « Shifting patterns of economic growth and rethinking development, » Journal of Economic Policy Reform, Taylor & Francis Journals, vol. 15(3), pages 171-194, September.

Kharas, H., & Kohli, H. (2011). What Is the Middle Income Trap, Why do Countries Fall into It, and How Can It Be Avoided? Global Journal of Emerging Market Economies, 3(3), 281–289. 

Eichengreen, Barry and Park, Donghyun and Shin, Kwanho, Growth Slowdowns Redux: New Evidence on the Middle-Income Trap (January 2013). NBER Working Paper No. w18673.

Raj Nallari, Shahid Yusuf, Breda Griffith and Rwitwika Bhattacharya, Frontiers in Development Policy (2011). The World Bank.

Agenor, Pierre-Richard and Canuto, Otaviano, Middle-Income Growth Traps (September 1, 2012). World Bank Policy Research Working Paper No. 6210.

 

 


[1] Source : Banque Mondiale

[2] La Banque Mondiale opère une typologie des économies du monde en fonction de leur niveau de revenu par tête. Elle distingue deux sous-catégories de pays à revenus intermédiaires : une tranche inférieure pour les pays dont le revenu par tête est compris entre 996 USD et 3 895 USD ; une tranche supérieure pour les pays dont le revenu par tête est compris entre 3 896 USD et 12 055 USD.

[3]Il s’agit des pays suivants : Guinée Equatoriale, Grèce, Hong Kong, Taïwan, Irlande, Israël, Japon, Île Maurice, Portugal, Porto Rico, Corée du Sud, Singapour, Espagne et Chine (La présence de la Chine dans cette liste fait encore débat, beaucoup d’observateurs considérant qu’elle est toujours en transition).

[4] Il s’agit des pays suivants : Corée du Sud, Japon, Chine, Singapour, Taïwan et Hong-Kong.

[5] Middle East and North Africa.

[6] La productivité correspond au rapport entre la production et les ressources (travail et capital) mises en œuvre pour la réaliser. Une hausse de la productivité permet de produire plus avec autant de facteurs de production, ou de produire autant en utilisant moins de ces facteurs.

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